La Ci Darem La Mano, une comédie dramatique écrite par Claire Kmy et Charles Huet
Une création bouleversante
Dans la pénombre de cette salle exiguë du quartier de Belleville, une ampoule solitaire est suspendue au centre du plateau. Deux comédiens sont déjà en scène, perdus dans leurs pensées, impassibles, tandis que le public est accueilli par la mélodie d’un piano intimiste. Dès que la musique se dissipe, le calme est rattrapé par le réel : Marguerite Rosenberg et Simon Levy, deux chanteurs d’opéra, sont enfermés dans les caves du Palais Garnier. L’antre de la création devient alors la prison de ces deux êtres animés par l’espoir, celui d’échapper au terrible sort des juifs durant la Seconde Guerre mondiale.
Entre cynisme et candeur, ces héros que tout oppose voient leurs aspirations bouleversées par la vulnérabilité de leur condition. Dans les profondeurs, ils se font les témoins aveugles des répétitions de Don Giovanni qui se succèdent. La vraie vie n’est pas loin, juste au-dessus de leur tête. Bientôt, la temporalité se fige. Cette geôle devient le sanctuaire d’une passion complexe où les corps et les esprits s’apprivoisent dans la captivité. L’espoir de survie contre la haine nazie se fait le lieu de l’éclosion de l’amour. Une parenthèse confidentielle où l’incertitude mène à une quête de sens à travers l’autre, où l’être aimé ramène à la raison.
Marguerite et Simon tendent à se laisser aller à cette romance emmurée qui confine leur élan de liberté. Ce huis clos est une véritable échappée sentimentale où le lyrisme guide les personnages dans de douces allégories. Une bulle de poésie qui éclate dès lors que la réalité les rattrape.
« J’avais l’impression qu’une seconde de vide était une seconde de perdue. »
Claire Kmy, La Ci Darem La Mano
Genèse d’une oeuvre bouleversante
Cette création originale est le fruit de la complicité de trois comédiens mélomanes rencontrés au Cours Florent : Charles Huet, Claire Kmy et Simon Barat Chemouny. Une première pièce écrite en deux semaines dans le cadre de travaux de fin d’études, puis montée sur les planches par ce petit ensemble hautement talentueux. Tout commence à partir d’un monologue écrit sans contexte en 2018. De cette bribe sera élaborée une œuvre théâtrale portée par un couple en scène, Claire Kmy et Simon Barat Chemouny, interprètes de Marguerite et Simon.
Selon Claire Kmy, La Ci Darem La Mano témoigne d’une volonté d’aborder l’enfermement et l’amour, d’un “besoin de rêver en rattachant cette expérience à un véritable contexte historique”. En résulte une composition tracée par la plume subtile de Charles Huet, qui dote son travail de sagaces allusions à son vécu. Le metteur en scène accompagne littéralement la partition de la pièce avec des interludes musicales improvisées, donnant le ton dès l’arrivée des spectateurs. Une atmosphère intimiste qui se ressent sur scène, avec deux comédiens naturellement proches, profondément attachés à leurs personnages. Rapidement, l’horreur semble balayée, les dialogues se laissent emporter par la beauté. Ainsi se crée une osmose dans l’intimité de la détresse.
Un devoir de mémoire
Comment aborder la gravité des heures les plus sombres de notre histoire ? Tel a été l’un des enjeux majeurs du processus de création de la pièce. Charles Huet évoque un souci de justesse mais avant tout de légitimité pour envisager d’un point de vue artistique l’horreur de la traque des juifs sous le régime nazi. Selon le dramaturge, cette préoccupation est une composante intrinsèque du principe du devoir de mémoire : “c’est parce que des gens plus jeunes qui n’ont pas vécu ces événements continuent d’en parler et de créer que l’on n’oublie pas”.
Cette volonté de pertinence s’est ainsi accompagnée d’un travail de recherche riche en informations sur l’époque pour étoffer au mieux ce récit empreint d’expériences personnelles. C’est ainsi que les éléments historiques cités par les personnages, parfois même anecdotiques, trouvent une résonance dans la réalité au passé. De même que l’attention portée au langage souligne l’intention de conserver un lyrisme garant de l’intemporalité des dialogues. Les trois artistes précisent l’importance de nourrir l’écriture de cette romance par l’ancrage de l’œuvre dans un contexte historique réel. Le texte subtilement orné de plusieurs registres dramaturgiques garantit la liberté des acteurs dans une mise en scène épurée.
Le lyrisme des symboles
Lueur dans les ténèbres. Astre dans le néant. L’ampoule qui se balance au centre du plateau fascine jusqu’à la fin de l’œuvre. Elle est un personnage à part entière. Cette lampe veilleuse rythme l’enfermement des personnages prisonniers de l’espace et du temps. Appelé servante ou sentinelle dans la tradition scénique, ce frêle bulbe de lumière reste allumé lorsque le théâtre est plongé dans le noir.
“Cette servante est le symbole du soleil des personnages. Ils sont les planètes qui gravitent autour.” – Charles Huet
Puissant élément dramaturgique, le dispositif lumineux est un symbole essentiel de la pièce, allégorie du temps garante d’espoir et de vie. Les comédiens lui donnent du sens dans la mise en scène : ils s’approchent puis s’éloignent de l’ampoule comme pour s’éloigner de la lumière, celle d’une réalité concrète, pour se tourner vers une dimension fantasmagorique.
Ce goût pour l’abstraction est finement relevé par les monologues du personnage de Simon, dont le lyrisme guide l’imagination du public dans des métaphores alambiquées. L’empreinte de Charles Huet se manifeste alors pour traduire toute la beauté du monde.
“Un macaron Ladurée c’est comme une sonate en 3 mouvements.” – Simon Levy
L’espoir contre la fatalité
La Ci Darem La Mano : “là-bas, nous nous prendrons par la main”. Issue de l’opéra Don Giovanni de Wolfgang Amadeus Mozart, cette chanson résume à merveille l’esprit de la pièce. Un message d’espoir repris a cappella par Marguerite et Simon, comme la promesse rêvée de partir s’aimer ailleurs.
L’hommage à cette œuvre est ainsi apparu comme une évidence pour la troupe, selon une volonté d’honorer les piliers intemporels que sont Mozart et Molière, rappelle le metteur en scène. Dans les circonstances où s’unissent les deux personnages, l’espoir de l’amour est une condition de survie. “Ils étaient obligés de s’aimer”, précise Simon Barat Chemouny, de même que selon Claire Kmy “sans cet espoir on se bute”. Et Charles Huet d’ajouter, fidèle à ses analogies : “L’espoir c’est un clou dans un pneu : tant que le clou reste planté tout va bien, c’est lorsqu’on le retire que l’on crève”.